# 31 - Sélection annuelle 2025 🌟
Chaque année, au moment de Montreuil, sort le dernier numéro de la Revue des livres pour enfants, la revue du Centre national de la littérature jeunesse. Il s’agit d’une sélection de 1000 références, choisis par les différents comités de la revue, allant de l’album aux jeux vidéos. Dans mon mémoire de recherche, je m’étais intéressée à la (non-)présence des albums de mon corpus dans ces sélections annuelles. Une fois encore, où sont les personnages d’enfants non blancs ?
Pourquoi cette sélection et pas une autre ? Parce que le CNLJ est particulièrement prescripteur, bien sûr, mais aussi parce que le comité de lecture album de la revue était revenu sur ses potentiels biais racistes dans un dossier dédié1 après avoir exclu très vite, trop vite, Comme un million de papillons noirs de leur sélection 2018.
Alors, qu’en est-il ?
Entre 2010 et 2020, nous avons une moyenne de trois albums avec un personnage d’enfant non blanc par sélection (sur 124). Trois pour l’année où Comme un million de papillons noirs n’a pas été sélectionné, zéro pour l’année du dossier critique et seulement quatre pour celle d’après.
Et depuis ? Huit en 2021, cinq en 2022, quatre en 2023 et trois en 2024. Malgré la nette augmentation de personnages d’enfants non blancs en littérature jeunesse, et après une très légère progression en termes de représentativité, cette sélection semble reprendre la route de la blanchité.
Qu’en est-il de cette année ? Nous avons quatre albums, sur 159, yay ! Les voici :
Kyle Lukoff & Kaylani Juanita (trad.), Comment Aidan est devenu un grand frère, Sorcières, Cambourakis.
Sophie Vissière, Le Grand Livre des petites choses, hélium.
Kotimi, Dans le cœur de Momoko - Une enfance japonaise .4, Rue du monde.
Nous avons donc ici de la traduction, du contexte étranger, de l’ensemble de personnages et un seul album de création française avec un personnage d’enfant non blanc à son cœur (Robin préfère sa robe). En attendant que la RLPE soit plus inclusive, je vous ai mis ici quelques albums avec des personnages d’enfants non blancs sortis cette année qui auraient tout à fait mérité leur place dans cette sélection, un espèce de best off de la newsletter !
En librairie
Au bout de 31 numéros, vous vous demandez peut-être quels outils j’utilise pour assurer ma veille. Il existe bien sûr des outils numériques, comme Électre ou ORB, la bonne veille en librairie peut être très efficace, surtout quand il s’agit de librairies spécialisées et engagées, mais, à titre personnel, je compte aussi beaucoup sur la salle I de la Bibliothèque Nationale de France. Dans cette salle, le CNLJ met à disposition du public un ensemble de documents. On y retrouve, notamment, une partie conséquente de la production éditoriale jeunesse de l’année en cours.
Pour finir l’année, j’ai donc repris, une à une, les étagères nouveautés de la salle I. Voici ce qui m’avait échappé :
Lucie Lindemann & Daniela Costa, La Journée de Louisa, Sarbacane.
Le quotidien complètement banalisé de Louisa et de ses parents, en situation de handicap (malvoyants).
Delphine Monteil & Lucille Michieli, Au parc, L’étagère du bas.
Sans récit à proprement parler, nous avons ici une pluralité d’enfants, dont plusieurs enfants non blancs — un effort a été fait sur la diversité des colorisations de peaux et des natures de cheveux. Sur la question genrée, l’on peut noter que les filles et les garçons jouent ensemble sans différenciation (au tourniquet, à la course, au ballon, à la chasse aux insectes, au bac à sable, etc.), que leurs comportements (sauter, courir, manger du sable, etc.) sont également commun, à quelques exceptions près : ce sont des garçons qui se battent, des garçons qui ne veulent pas prêter et un garçon qui effraie les pigeons; ce sont des filles qui cuisinent, des filles qui jouent à la corde à sauter et une fille qui boude. Enfin, c’est une petite fille et un petit garçon qui s’embrassent.
Sophie Vissière, Le Grand Livre des petites choses, hélium.
Après le Petit Livre des grandes choses, voici Le Grand Livre des petites choses, un imagier cherche-et-trouve avec une diversité d’enfants, dont des enfants non blancs.
Esther Bacot, Les pieds sous la table, Cépages.
Après des Des ronds dans l’O jeunesse, il semblerait que cela soit cépages dont j’ai raté les dernières nouveautés !
Ici, j’ai presque cru à la présence d’éléments minoritaires : un poulet boucané carbonisé (oui, il en faut peu). Sauf que, bien qu’il s’agisse d’une histoire hors du temps et de toute réalité historique, on est assurément sur une île, bien loin d’un contexte qui pourrait ressembler à notre France hexagonale2.
Esther Bacot, L’enterrement de Papigène, Cépages.
Signé par la même autrice. Ici, un petit garçon refuse de porter un costume noir pour l’enterrement de son grand-père. Ses tantes insistent, il est l’homme de la maison maintenant. Mais il n’est pas d’accord, il ne veut pas s’habiller de triste, il veut porter une robe, comme elles, mais pas noires comme les leurs, une robe à fleurs — son papi adorait les fleurs.
L’enjeu de l’album n’est pas la robe du petit garçon, mais la confrontation entre les deux vies du grand-père qui était, on le découvre, un vétéran de la guerre du Vietnam [on a même droit à une petite mention de l’Indochine]. À son retour de la guerre, il aurait abandonné les armes, même les sécateurs, pour prendre soin de sa terre et faire fleurir de la joie. L’album se finit sur une floraison du cimetière à l’aide de bombes à graines — c’est comme ça que, tous ensemble, nous avons ramené la vie chez Papigène.
Marion Traoré, Kònoba, Cépages.
Après Paratou, un parapluie en brousse paru en 2018, Marion Traoré a signé trois autres albums aux éditions Cépages [les deux autres n’étant pas au catalogue de la BNF, je ne pourrai pas vous en parler]. Tout en papier découpé, Kònoba a pour contexte une Afrique subsaharienne rurale sans que le pays soit spécifié. Bien qu’il ait été écrit à destination d’un lectorat français [on traduit un terme étranger en français], l’album semble assez réaliste et sans stéréotypes racistes.
Alain Serge Dzotap & Anne-Catherine De Boel, Reste avec nous, bébé, Pastel.
J’étais persuadée qu’il s’agissait d’une réédition, et non, il s’agit bel et bien d’une nouveauté. Alain Serge Dzotap revient avec un nouvel album ayant pour contexte l’Afrique subsaharienne. Ici, le sujet n’est pas le contexte géographique de l’enfant, mais la peur de perdre un nouveau-né malade — tout est bien qui finit bien.
Séverine Vidal & Antonin Faure, Le vent qui soufflait ce jour-là , Larousse Jeunesse.
Le petit Emil est invité chez Frida, pour une soirée pyjama. Comme les autres enfants, dont plusieurs sont non blancs, il défait son sac : le doudou, un nouveau, parce qu’il a donné l’autre à Papa le jour du départ; la clef, de la maison détruite sous les bombes où il ne peut retourner; le flacon, avec un peu de terre du square près de son école; un peu du vent qui soufflait ce jour-là ; des miettes du gâteau mangé avant le départ et beaucoup beaucoup de souvenirs.
Cet album a donc pour sujet la guerre ! Rien dans les souvenirs de l’enfant ne permet d’identifier un conflit spécifique — on sait qu’il s’agit d’un pays avec un port, une plage, des montagnes, des immeubles et une forêt, on peut supposer qu’il s’agit, à priori, de l’hémisphère nord.
Hélène Gloria & Barroux, Maman sur le fil à plomb, d’eux.
Ma maman est maçon. Elle travaille avec des garçons.
En dehors de cette deuxième phrase, la question genrée n’est pas abordée explicitement. On nous montre une maman qui travaille dans le bâtiment, et qui est tendre avec sa famille, et qui prend soin du foyer, et qui puise dans son amour de la nature dans le cadre de son travail. Loin d’un contre-stéréotype, cette maman est douce et forte, dans une profession physique et masculine, certes, mais qui peut aussi être sensible.
Anne Dory & Marine Coutroutsios, Bye-bye Monsieur Seguin, On ne compte pas pour du beurre.
Après Roule galette, c’est à La Chèvre de monsieur Seguin qu’Anne Dory s’attaque. Blanquette connaît les histoires de Monsieur Seguin par cœur, elle connaît le destin qui lui a été assigné : la corde du maître ou les crocs du loup, être gentille et obéissante ou morte. Sauf que notre Blanquette a un secret…
Dans cette réécriture la Chèvre ne paye pas sa liberté de sa vie, elle s’affranchit du maître, combat le loup et rejoint la Ligue d’autodéfense des biquettes pour reprendre possession de nos montagnes.
Gare à vous les loups, elles sont fortes, fières et en colère !
Il se passe quoi ?
Lundi 1er décembre, c’est journée professionnelle au SLPJ. Au programme : restitution des états généraux de la lecture pour la jeunesse; culture et handicap; culture, discrimination et diversité de représentations; éditions africaines: éditions suisses et les 20 ans de Talents Hauts ✨
Toujours côté professionnel, vous pouvez rattraper les webinaires diffusés le 20 novembre. Cette année, ils ont été repensés comme des boussoles pour se repérer dans les nouveautés jeunesse et bande dessinée. Il n’y a donc « que » des éditeurices et des auteurices, là où l’on avait l’habitude d’écouter également d’autres professionnel·les du livre et de l’enfance, mais aussi des chercheureuses ou des membres de diverses institutions.
On écoute quoi ?
Le podcast Overbookées est de retour avec un épisode sur la littérature jeunesse : Quelles histoires raconter à nos enfants ? Au micro, nous pouvons retrouver Grâce Ly, Laura Nsafou et Mouhamadou le Prof.
Sur l’internet
Le dernier numéro de la revue Strenae est sorti, consacré aux albums coréens : Les albums pour la jeunesse coréens depuis les années 1970.
« Stéréotypes, fin de partie ? », La revue des livres pour enfants n°310, 2019.
Quelle importance me direz-vous ? Parce que le secteur éditorial jeunesse français est bien capable de publier les vécus des enfants non blancs vivant en dehors de la France hexagonale (souvent avec des biais et des stéréotypes, bien sûr), mais absolument pas ceux des enfants non blancs vivant en France hexagonale — voir mon mémoire ou mon livre à ce propos.
