#36 — Boycotter Grasset ?

À l’heure où j’écris ces lignes, « l’affaire Grasset » semble occuper tous les médias. À ce sujet, je dirais simplement que si la concentration éditoriale1 représente bel et bien un énorme danger démocratique, celui-ci n’a pas du tout commencé par le limogeage d’Olivier Nora. Le livre collectif Déborder Bolloré va bientôt fêter son premier anniversaire, cela fait cinq ans que Bolloré a annoncé son projet de monopole éditorial et deux ans qu’il a fait subir à Isabelle Saporta le même sort qu’à Olivier Nora.
Je dirais aussi que s’il est urgent d’agir collectivement, afin d’inclure une clause de conscience aux contrats d’auteur par exemple, un boycott systématique n’est pas des plus pertinents. Ce n’est pas pour s’enrichir que Bolloré a investi dans le secteur éditorial, mais pour pouvoir mieux diffuser ses idées. Les parutions d’avril, mai et juin ont bien été travaillées par Olivier Nora et, parmi elles, on trouve des voix antiracistes, féministes, queers qu’il est important de soutenir tant qu’elles réussiront à exister, bien plus qu’il ne le serait de ne pas donner quelques miettes à un géant. Parmi ces voix à soutenir et protéger, je citerai Isis Labeau-Caberia et sa Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales, bien trop importantes pour être sacrifiées.
En librairie
Jen Hendrycks & Anna Griot, Bienvenue loupiote, On ne compte pas pour du beurre.
Première fois de l’année que je vous parle d’On ne compte pas pour du beurre, et pour cause, la maison était toute occupée à lancer sa nouvelle collection ! Après les essais, les bandes dessinées et la poésie, nos lesbiennes préférées se sont lancées dans les romans junior ! Si l’on reprend l’histoire, On ne compte pas pour du beurre c’est deux mamans qui ne trouvaient pas d’album jeunesse à lire à leur fille où leur famille serait représentée sans être expliquée. La petite fille a grandi, elle a maintenant besoin de roman junior ! C’est ainsi que Fluïde est née, avec quatre premiers titres : Féroce (représentation lesbienne et représentation grosse), Duo gagnant (représentation gay), Les nuits de ma vie (représentation non blanche et lesbienne) et Du jour au lendemain (représentation trans).
Premier album de l’année donc, l’histoire d’une famille :
Il était une fois une famille.
Deux loups amoureux.
Une petite loupiote venue d’un autre ventre.
Et une histoire d’amour… qui ne finit pas.
Cette histoire, elle est construite à deux, l’adulte qui raconte et l’enfant qui questionne. Elle commence par deux personnes qui s’aiment, deux personnes qui s’aiment et qui espèrent devenir trois, qui s’y préparent, qui attendent, puis qui accueillent, enfin, une petite loupiote…
Nous sommes donc sur le récit raconté à un enfant d’une famille gayparentale adoptive. C’est bien le sujet de l’album, l’adulte répond même aux questions de l’enfant à ce sujet, mais jamais la famille gayparentale n’est comparée à une famille hétéroparentale ou traitée comme quelque chose d’anormal, de différent, de potentiellement problématique ou dangereux. Aucun rôle genré n’est non plus attribué à l’un ou l’autre papa2. Et, enfin, même dans les questionnements de l’enfant, aucun propos homophobe n’est tenu3.
Karin Cyrén, traduit par Aude Pasquier, Tût tût tût !, Versant sud.
Nous avons ici un enfant non genré et non blanc, avec une petite obsession pour ses petites voitures. On le voit jouer librement, parfois même violemment, sans jamais qu’il soit limité par son parent.
Séverine Huguet, Toboggan, Talents Hauts.
Il restait quelques sorties 8 mars que je n’avais pas présentées !
Ici, un tout carton pour les tous petits, sur la domination masculine. Toujours le même problème avec la collection Badaboum, observe-t-on réellement, chez les 0-3 ans, une domination masculine prédominante au niveau du toboggan ? Si oui, voici un très bon outil pour déconstruire des comportements sexistes observés et vécus, mais, à priori, ces comportements n’arrivent que bien plus tard.
Frida Naemi Persson & Sara Gimbergsson, traduit par Aude Pasquier, On range avec papa, Versant Sud.
Toujours pour les tous petits, un papa qui s’occupe de la maison avec son fils, sans que cela soit un sujet. Fils qui, à un moment donné, pleure et se fait consoler par son papa. Ici, loin de diffuser une situation sexiste avec sa résolution, nous avons des personnages ne correspondant pas aux normes genrées [un papa qui s’occupe seul de la maison et des enfants; un garçon qui pleure librement], sans que cela soit un sujet.
Même si l’objectif est la déconstruction, il est toujours important de choisir quand et comment diffuser des situations, des propos, des contenus sexistes. Si l’enfant n’a jamais été témoin, acteur ou victime de domination masculine entre enfants, lui lire Toboggan reviendrait à l’y exposer pour la première fois.
Même s’il s’agit bel et bien de deux albums jeunesse antisexistes, ils ne fonctionnent pas de la même manière et ne permettent pas les même chose4 .
Olivier Dupin & Lili la Baleine, Les petits poids, Le Grand Jardin.
Dans cet album, la charge mentale est physiquement représentée par des petit pois (oui, le légume). Ceux-ci apparaissent à cause du travail, des tâches ménagères, du soin des enfants, etc. Ils s’accumulent au point où, un matin, maman n’arrive plus à se lever. C’est papa et tonton qui prennent le relais, mais aussi l’enfant (!), parce que papa ne sait pas faire, parce que papa a besoin d’aide, parce qu’il vaut mieux faire seul pour ne pas ajouter à la charge de papa. On finit par enlever physiquement les petits poids à maman et déclarer que « l’opération anti petits poids » est un succès.
L’album se finit sur l’idée que les petits poids, il y en aura toujours, que tout le monde en a et qu’il faut simplement mettre en place des stratégies pour les faire partir, à savoir : le rire, mais aussi, pour les parents, de partir loin de la maison, du travail et des enfants (en forêt, au cinéma, avec des amis, etc.). La dimension genrée de la charge mentale n’est pas traitée et le papa n’est pas du tout responsabilisé.
Robert Starling (trad.), La fille aux trésors, Kimane.
Ici, la question genrée est abordée moins frontalement. Une petite fille, sur une île, rêve, elle aussi, de prendre la mer. Un jour, elle se lance enfin. Un vieux bateau abandonné, son chat et elle part. Après ça, elle part tous les jours et tous les jours on lui demande ce qu’elle a attrapé. Rien répond-elle. Jusqu’au jour où un petit garçon, intrigué, part avec elle. À leur retour, il raconte à tout le village leurs aventures, non pas ce qu’ils ont attrapé, mais ce qu’ils ont vu et vécu. Embarrassé de s’être mal comporté, le village commence enfin à écouter la petite fille et tout ce qu’elle a à raconter.
Il se passe quoi ?
Le lancement du livre de Liza Hammar, Le hijab, leur obsession et nous, se tiendra le 6 mai à la librairie Le Monte-en-l’air (Paris 20e), animée par Marc Jahjah !
Autre lancement, et pas des moindres, la traduction de l’album jeunesse écrit par Maya Angelou et illustré par Jean-Michel Basquiat : La vie, même pas peur [Life Doesn’t Frighten Me]. Derrière cet événement éditorial, on retrouve les éditions CotCotCot et le plus beau des trios : Lisette Lombé, Julie Lombé et Joëlle Sambi. On se retrouve le 19 mai, là aussi au Monte-en-l’air (Paris 20e).
Le week-end du 23 mai se tiendra la quatrième édition du SLAP (Montreuil) ! Programme et exposant·es seront très bientôt annoncé·es ici, je peux déjà vous dire que les éditions On ne compte pas pour du beurre seront bien là 😇
Les 28 et 29 mai auront lieu à Strasbourg les journées d’études : « Ce que le racisme fait aux savoirs : Race, racisme, colonialité et production du savoir ». Programme et informations pratiques ici.
Où se retrouver ?
Le Festival Fumetti (Nantes) m’a très gentiment proposé d’animer un atelier sur les représentations minoritaires en littérature jeunesse. Ce sera le 28 mai, de 9h30 à 12h, inscription gratuite mais obligatoire ici.
Je finirai la journée à Beaugency, pour une rencontre croisée sur les albums jeunesse inclusifs à la librairie le chat qui dort avec Julia Lê, dans le cadre de son exposition « On a grandi trop tôt », à découvrir du samedi 23 mai au dimanche 28 juin à l’Église Saint-Etienne (Beaugency).
On lit quoi ?
Le dernier numéro de la revue TRACeS a un très beau dossier « Racisme » ! Vous y retrouverez autant des enseignant·es que des chercheureuses ou des poétesses.


Nouvelle maison d’édition féministe, les éditions la meute publient leur toute première traduction : Pleurs blancs, marques sombres - Ce que le féminisme blanc fait aux femmes de couleur [en VO : White Tears/Brown Scars - How White Feminism Betrays Women of Color, littéralement Larmes Blanches/Cicatrices Brunes - Comment les Féministes Blanches Trahissent les Femmes de Couleur]. Au regard de la traduction du titre, je suis assez curieuse de découvrir quels choix auront été faits sur l’ensemble du texte…
On écoute quoi ?
LSD, la série documentaire revient avec un nouveau banger, une série en huit épisodes sur Celles qui lisent ! Au programme : éducation des femmes, personnages féminins des romans du 19e, criminalisation du lectorat féminin, dangers de la romance, féminisation des métiers de la bibliothèque, bibliothérapie, club de lecture et prix féminins.
Toujours sur France Culture, double feature racisme avec la série en quatre épisodes Racisme, une histoire du Cours de l’histoire et l’épisode de Questions du soir : le débat consacré à la question L’universalisme et l’antiracisme s’opposent-ils ?.
La nouvelle est passée relativement inaperçue, mais la nouvelle direction du Festival International de la Bande Dessinée (Angoulême) a été annoncée. Dès 2027, le festival sera dirigé par Céline Bagot (ancienne salariée de 9eArt+ et fondatrice du Pop Women Festival) et Marie Parisot (ancienne directrice marketing et commerciale de Dargaud) pour le groupe Morgane (Francofolies de La Rochelle, Printemps de Bourges et Conciliabule). On en parle dans Le Point culture.
Sur l’internet
Si vous cherchiez une vidéo simple pour expliquer la concentration éditoriale, la voici, merci Jeannot : Qui possède les LIVRES ? Enquête sur les géants de l’édition.
Le Laboratoire d’expérimentation et de développement des droits culturels de la Bibliothèque municipale de Lyon vient de publier le résultat de cinq ans de travail collectif, son guide : Lecture publique et droits culturels - Typologie d’actions.
Il existe aujourd’hui une littérature relativement importante à ce sujet, mais je ne peux que vous recommander de revenir à uns des premiers titres, si ce n’est le premier : L’édition sans éditeurs (1999). Dans ce livre, André Schiffrin revient sur l’histoire de la maison d’édition qu’il a quittée, Pantheon Books, de sa création par son père, Jacques Schiffrin, jusqu’au rachat par l’empire pingouin et son départ forcé. Si le nom Jacques Schiffrin ne vous dit rien, vous connaissez sûrement son travail. Il a d’abord fondé puis dirigé pour Gallimard la Bibliothèque de la Pléiade, jusqu’à son licenciement en 1940. Comme beaucoup d’autres personnes juives, il trouve refuge aux États-Unis, où il fondera Pantheon Books.
André Schiffrin, traduit par Éric Hazan, L’édition sans éditeurs, La Fabrique, 1999.
Tout ça se retrouve de façon fréquente dans les albums qui cherchent à expliquer l’homoparentalité. Le tout premier est un bon exemple : Jean a deux mamans, comme un papa et une maman. Une maman très féminine qui l’a porté, qui cuisine et qui coud ; une maman très masculine qui bricole, qui pêche et qui joue.
Je pense à Mes deux mamans, par exemple, où un garçon questionne sa camarade de classe sur qui, des deux mamans, serait la « vraie ».
À ce sujet, voir : Priscille Croce, Où sont les albums jeunesse antisexistes ?, « J’aimerais t’y voir », On ne compte pas pour du beurre, 2024.
https://philippezaouati.substack.com/p/creer-linattendu-plaidoyer-pour-une?r=7ewto&utm_medium=ios