#35 - nos enfants seront...

Le mois de mars, c’est le 8 mars, mais aussi le 21 mars, journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale !
À cette occasion, je voulais vous parler du dernier POCQQ des éditions ricochet : Où va le racisme ?
Dans cette newsletter, comme dans mes recherches, je ne travaille que sur l’album jeunesse. Ceci étant dit, j’ai été libraire, j’ai été bibliothécaire, j’ai donc travaillé pendant des années avec l’offre éditoriale française de documentaires jeunesse qui est peut-être le segment où l’universalisme blanc à la française est le plus visible.
C’est donc tout prête à ce que l’ouvrage soit très colorblind-humaniste-leracismehistoriquedesétats-unis que j’ouvre les pages d’Où va le racisme ?. Surprise, on présente le racisme non pas seulement comme une idéologie, mais bien comme un système hiérarchisé toujours en place, construit pour justifier des privilèges et des violences. Les concepts liés à l’étude des rapports sociaux de race sont définis et utilisés : “race”, “racisé”, “esclavagisé”, “ethnie”, “colorisme”, “misogynoir”, “intersectionnalité”, etc. On a droit aux chapitres historiques importants, bien sûr, mais on parle aussi micro-agressions, extrême droite, islamophobie, théorie du grand remplacement, racisme antiblanc, appropriation culturelle, réparation, etc.
Ce livre documentaire, sourcé, précis, antiraciste, loin de placer le racisme dans un ailleurs éloigné dans le temps et l’espace, le place là où il est, c’est-à-dire partout, en s’appuyant dès qu’il le peut sur l’actualité française récente qui n’a pu que toucher les adolescent·es à qui ce livre est destiné : Charlie Hebdo, le Covid-19, les Jeux olympiques de Paris mais aussi Ebony de la Star Academy ou Halle Bailey en petite sirène noire.
Cécile Benoist cite également de nombreux militant·es antiracistes français : la LICRA et SOS Racisme, mais aussi l’AJAR, Lilian Thuran, Grace Ly, Estelle Depris, Camille Aumont Carnel, Tahnee, etc. Pourquoi le noter ? Parce que nous avons bien trop tendance à ne célébrer et à ne citer que les militant·es mort·es, ce qui participe à construire l’idée d’un racisme passé et lointain, déjà combattu et vaincu.
On ne peut pas tout traiter en une centaine de pages, ceci étant dit, deux gros sujets semblent avoir été évités ici : les violences policières en France et Israël/Palestine. Là où sont cités Black Lives Matter et la politique de Trump, rien sur le Comité vérité et justice pour Adama et rien sur la politique de Netanyahou, qui a pourtant des effets sur la monté des violences islamophobes en France, au même titre que la politique de Trump. Par ailleurs, là où le racisme est bien traité comme un problème actuel, la colonisation, elle, n’est traitée que comme un problème du passé, rien n’est dit sur les difficultés actuelles des anciennes colonies françaises.
En librairie
Jenny Westin Verona & Jesús Verona (trad. par Catherine Renaud), Carl et Elsa grimpent toujours plus haut, Cambourakis.
Carl et Elsa reviennent !!!! Cela faisait six ans que nous ne les avions pas revu·es en librairie. Quelles aventures les attendent cette fois pour ce quatrième album ? Des graines trouvées au fond de la cabane du jardin, une plante qui pousse et qui pousse sans s’arrêter et beaucoup de petites bêtes. Carl et Elsa sont fidèles à eux-mêmes : Elsa fonce sans prêter attention au danger, pendant que Carl doit se montrer courageux et affronter ses peurs afin de suivre son amie. En plus d’adopter des comportements ne correspondant pas aux normes genrées, les deux enfants sont toujours habillés et traités pareil par leurs adultes. Ici, c’est une grand-mère qui s’occupent d’elleux.
Elizabeth Acevedo & Andrea Pippins (trad. par Laura Nsafou), En héritage, Nathan.
On a perdu un bout du titre en VF : Inheritance - A Visual Poem [Héritage - Un Poème Visuel] ! Et, de fait, la catégorisation de ce poème illustré semble poser problème côté français. Catégorisé par l’éditeur étatsunien en YA Nonfiction / Poetry [YA non-fiction / Poésie], il est publié en France sous le label roman YA de la maison Nathan. Résultat, le livre se retrouve autant côté album (parce que livre cartonné illustré), poésie (parce que poésie) que roman adolescent (parce que publié sous la mention @editions_nathan_romans) !
Quid du poème illustré en question ? Traduit par Laura Nsafou, à qui l’on doit, notamment, Comme un million de papillons noirs, ce poème d’Elizabeth Acevedo revient sur le rapport que l’autrice afrolatina entretient avec l’héritage que sont ses cheveux. S’y mêlent des éléments de son quotidien, de son histoire personnelle, de son héritage culturel et de l’Histoire des communautés auxquelles elle appartient. Un magnifique appel à l’amour radical, révolutionnaire, pour ses cheveux, ceux de ses ancêtres et ceux de ses enfants.
Becky Colvin & Becky Colvin, Le secret de la grande île verte, Gallimard Jeunesse.
En ouvrant l’album, j’étais toute prête à trouver un album ethnographique : un album sans réel récit, où un personnage non blanc, loin de vivre sa propre histoire, sert à montrer, expliquer un environnement étrange(r). Mais pas du tout, aucune présentation, aucune explication sur cette île verte. Est-ce qu’on serait sur un véritable récit se déroulant simplement dans un contexte étranger ? Raté aussi ! Il s’agit d’un contexte merveilleux (l’île est un crocodile).
Trygve Skaug & Ella Okstad, Quand je serai président, Éditions La Plage.
Un petit garçon, non blanc, liste tout ce qu’il ferait s’il était président. Dans son programme (plutôt à gauche), on retrouve une série de mesures solidaires et écologistes. À propos de la migration, il propose une belle fête où tout les personnes issues de l’immigration pourraient sortir leurs drapeaux préférés, le sien étant celui de l'Ethiopie (serait-il particulièrement jolie ?).
Pour finir, quelques albums avec des personnages non blancs simplement colorisés :
Chloé Alméras, Ton premier sourire et autres petits bonheurs, Gallimard Jeunesse.
Astrid Desbordes & Pauline Martin, Le Chocobus, Nathan.
Michele Robinson & Mocculere, Dis “maman”, Les Éditions des Éléphants. [mère célibataire]
On lit quoi ?
Marianne Chbat, Décolonialité et résistances queers, Éditions remue-ménage.
Liza Hammar, Le voile, leur obsession et nous : le hijab comme libération, Éditions Daronnes.


Isis Labeau-Caberia, Chères ancêtres : Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales, Grasset.
Collectif, Dictionnaire des pédagogies critiques, N’autre école.


On écoute quoi ?
Le mois dernier, j’évoquais très rapidement le retrait de la vente d’une dark romance au contenu pédocriminel autoéditée via Amazon depuis 2024. Magali Bigey, chercheuse en SIC, a été invitée sur France Culture pour revenir sur l’affaire, à écouter ici.