#27 - soutenons nos librairies indépendantes !
J’écris cette vingt-septième newsletter depuis le café de la librairie Violette and Co1. Parce que j’aime particulièrement ce lieu, bien sûr, mais aussi et surtout parce que d’un point de vue très pratique, il me donne accès à tous les albums qui m’intéressent. Si vous avez accès à cette newsletter depuis deux ans, c’est grâce à toutes les librairies qui m’ont laissée lire leurs albums, en plein rayon, carnet en main.
Aujourd’hui, elles sont nombreuses à signaler des difficultés financières importantes : Les mots à la bouche (Paris), Des rires et des livres (Montreuil), Majo (Paris), etc.
Certaines librairies engagées ont même subi des attaques, parfois répétées : Les Vagues (Nantes), Petit Pantagruel (Marseille), Café Librairie Michèle Firk (Montreuil), etc.
Alors, plus que jamais, soutenons nos librairies indépendantes et engagées, elles ont besoin de nous🔥
En librairie
Jeff Cagandahan, Adrian J. & GumiF (adapté par le Collectif Intersexe Activiste), Ce que j’ai de spécial, Éditions de l’Ornithorynque.
Premier album jeunesse avec un personnage intersexe ! Ici, c’est clairement le sujet du livre, on est loin de la banalisation. Pendant une séance de show and tell, Jeff présente à la classe un dessin de sa famille avec la mention « intersexe ». S’en suit une explication à l’ensemble de la classe sur ce qu’est l’intersexuation. Point très positif, c’est la maîtresse qui prend en charge les questionnements de ses camarades de classe, l’enfant intersexe ne porte pas la charge de sensibiliser ses camarades sur son existence.
Les Éditions de l’Ornithorynque ont été lancées par l’association Collectif Intersexe Activiste en 2024, elles n’ont qu’un album jeunesse au catalogue pour l’instant.
Sang-han Kim & Jung-in Choi (trad.), Le chant de la baleine, l’élan vert.
Avec très peu de texte, nous suivons une petite fille en situation de handicap (moteur) et son envie de rejoindre la mer. Son périple, difficile, est facilité par des amis, fictifs et réels, qui la soutiennent physiquement et émotionnellement.
La situation de handicap est visible, de façon réaliste, sans pour autant servir à sensibiliser ou à éduquer un lectorat valide, on est ici sur de la banalisation.
Iris Brey & Anna Wanda Gogusey, Quelle joie !, La ville brûle.
Quand je dispense des formations, je demande souvent aux stagiaires : à votre avis, quelles sont les maisons2 qui publient le plus d’albums avec des personnages LGBTQI+ ? La ville brûle arrive très vite, alors même qu’elle n’en avait publié qu’un au moment de la parution d’Où sont les personnages LGBTQI+ en littérature jeunesse ? début 2024 - Sous les paupières. Depuis, nous avons eu Autant de familles que d'étoiles dans le ciel, Lady Papa et… Quelle joie !
Une maman et un enfant jouent au jeu de la joie. Chacun liste ce qui lui donne de la joie, quand iels sont ensemble mais aussi quand iels sont séparé·es - l’enfant est en garde alternée. Parmi les joies de la maman, on retrouve une série de joies liées à une amoureuse ! On est, pour la première fois chez la ville brûle, sur de la banalisation dans un contexte réaliste - les lesbiennes ont tendance à être merveilleuses en littérature jeunesse (fées, princesses, chevaleresses, poules, etc.).
Alessia Racci Chini & Giulia Dragone (trad.), Maman de cœur, de ventre, d'étoiles, Sassi.
Cet album met en avant toutes les mères, en incluant, à la fois et au même titre, les mères lesbiennes, les mères adoptives, les belles-mères, les mères décédées et les grands-mères.
Marion Le Muzic & Maria Kronsky, Le Mystère de la nouvelle voisine, Editions Goater.
Dans son aventure politique du livre jeunesse, Christian Bruel met en avant plusieurs angles morts de la production éditoriale jeunesse, l’un d’entre eux est l’adulte non parent. Ici, la petite Louison est interpellée par l’arrivée de la nouvelle voisine, une femme adulte célibataire et sans enfants.
On a le droit à un florilège de propos sexistes tenus par les parents (« vieille fille », « sorcière », etc.), mais on arrive tout de même à la conclusion, grâce à l’enquête de Louison, qu’être célibataire ne veut pas dire vivre « seule » et qu’il est possible de mener une vie riche et pleine d’amours sans avoir d’amoureux à la maison.
Julia Fradin, Matilda, Seuil jeunesse.
Matilda a l’air d’une petite fille ordinaire, mais elle ne ressemble à aucun·e habitant·e de la forêt ! Elle n’a pas de famille, elle est unique, née d’un arbre.
On peut déjà noter que nous avons un personnage féminin vivant seul, en total autonomie. Mais c’est aussi un personnage féminin physiquement fort, à l’énergie débordante, farceur, qui connaît très bien son environnement. Alors qu’elle noue une relation amicale avec un personnage masculin, Hervé la limace, on la voit le porter, se rouler dans des tas de feuilles et jouer au ballon, mais aussi être contemplative, douce, émerveillée. A la fin de l’album, face à la possibilité de rejoindre une famille, elle reste fidèle à elle-même : elle choisit de continuer son aventure.
Loin d’être un « simple » contre stéréotype, une petite fille qui n’aurait aucun trait considérée comme « féminin », Matilda est un personnage complexe, à la fois puissant et sensible, fortement indépendant !
Miguel Tanco (trad.), L’étincelle en moi, Grasset.
Après Compte sur moi, Miguel Tanco nous offre une nouvelle petite fille non blanche qui trouve sa vocation : non plus les maths, mais la physique ! À aucun moment il n’est mentionné qu’il s’agirait d’une matière masculine ou qu’il pourrait être difficile pour une fille de s’y intéresser.
Camille Floue, Robin préfère sa robe, Thierry Magnier.
Ici, un enfant, Robin, préfère porter un short ou un pantalon pour courir, sauter, rouler-bouler - c’est bien plus pratique. Mais pour jouer calmement à la maison, Robin préfère sa robe. [Quand il fait froid,] il enfile pyjama long et chaussettes douillettes. Mais quand vient l’été […], Robin préfère sa robe.
A la maison, ses préférences ne sont pas un sujet. Ni les pantalons, ni les robes, ni les chaussettes ne sont genrées. C’est à l’école qu’une de ses robes, un déguisement, est considérée comme féminine. Les camarades rigolent, puis se moquent, alors Robin ne préfère plus du tout sa robe. Il l’enlève et la met en boule au fond de son sac. Une fois rentré, dévasté, il est consolé par ses parents, mais ça ne suffit pas vraiment. Alors, le lendemain, c’est papa qui amène Robin à l’école, en robe !
On aime voir un enfant non blanc ne pas correspondre aux normes genrées, on aime voir les parents soutenir un enfant harcelé parce qu’il ne correspond pas aux normes genrées et on aime voir un père non blanc porter une robe pour soutenir son enfant malmené !
Francine Matsumoto, Tu ne croiras jamais ce que j’ai vu, Saltimbanque.
Grand classique des thématiques des albums jeunesse : la peur des monstres ! Ici, les deux frères sont asio-descendants, sans que ça n’ait de conséquences sur le récit.
Lara Bryan & Asa Gilland (trad.), Les mamans adorent les câlins/Les papas adorent les câlins, Usborne.
Ces deux albums sont des albums à message, sans récit à proprement parler, sur le rôle des mamans et des papas, avec une diversité raciale de parents et d’enfants.
Marie Bretin, Au bain, mon bébé/ Au parc, mon bébé, Gallimard jeunesse.
Marie Bretin vient de sortir une série de quatre albums pour les touts-petits sur la routine de bébé (au parc, à table, au bain et au dodo). Dans Au bain, mon bébé et Au parc, mon bébé c’est un papa qui s’occupe de l’enfant, sans que cela soit un sujet. Dans Au parc, mon bébé, le bébé est une petite fille noire avec un papa noir, sans que cela soit un sujet.
Atinuke & Angela Brooksbank (trad.), Une mangue pour Mo, Les éditions des éléphants.
Cinquième album d’Atinuke aux éditions des éléphants, on reste sur un album ayant pour contexte une Afrique subsaharienne urbaine et contemporaine, sans stéréotypes, sans exotisation, sans essentialisation. Loin de servir à sensibiliser ou éduquer un lectorat français, Mo est un bébé qui vit tout simplement sa vie de bébé dans son contexte, qui s’avère être en Afrique subsaharienne.
Où m’écouter ?
Le 26 juin 2025, à Folies d’encres (Les Lilas), à 19h, « Réappropriations et réécritures queers des contes et des histoires de l'enfance » avec Mathilde Forget.
Le 28 juin 2025, à la Médiathèque Vernon (Vernon), à 14h30, « La littérature jeunesse, trait d'union vers la diversité », avec Véronique Foz et Tata Foxie.
En compagnie de la brillantissime Delphine Nguyen, dont le premier roman sort très bientôt - cette note est rédigée sans aucune pression extérieure.
Si j’ai piqué votre curiosité, voici le top : On ne compte pas pour du beurre (onze), Talents Hauts (six ), l’école des loisirs (quatre), Alice Jeunesse (trois), Rouergue (trois) et Actes Sud jeunesse (trois). Il est, bien sûr, nécessaire de considérer ces chiffres au regard à la fois du rythme de parution et de l’ancienneté des maisons. On ne compte pas pour du beurre va fêter ses quatre ans et publie 5 à 7 livres/an, là où l’école des loisirs fête ses soixante ans et publie près d’une centaine d’albums/an.
